Envol

DESTINATION SOLEIL

Sur le sentier du rhum des Antilles françaises

Les rhumeries des Antilles françaises honorent la tradition, la piraterie en moins.


Sans allusion à l’alcool de contrebande, l’un de mes amis musiciens, originaire des Caraïbes, emploie souvent le terme « essence » pour désigner le rhum. C’est son carburant, sa source d’inspiration. Il le boit sans mélange, comme une boisson que l’on sirote. Je n’en ai jamais très bien compris l’attrait : j’ai toujours préféré le rhum une fois son goût masqué par du jus de noix de coco et une cerise. Aussi, lors d’un voyage dans les Caraïbes, je me suis initiée aux charmes de cette boisson.

L’histoire du rhum remonte à très longtemps dans les Antilles françaises, qui incluent les îles de la Guadeloupe, de la Martinique, de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy. On doit à Christophe Colomb l’introduction de la canne à sucre dans les Amériques en 1493; la production commerciale du sucre s’est ensuite rapidement propagée dans les Caraïbes. Dès le 17e siècle, les missionnaires des Antilles françaises distillaient ce produit en spiritueux. Bientôt, rhum et esclaves faisaient l’objet d’un commerce florissant.

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De nos jours, la Guadeloupe et la Martinique produisent encore quelques-uns des meilleurs rhums du monde. Le sol de la Guadeloupe est plat et sec; celui de la Martinique est plus montagneux, volcanique et fertile. Ces deux îles produisent ainsi des rhums aux accents très différents. La géographie diversifiée de la Martinique lui a permis de développer davantage cette industrie et de produire le seul rhum au monde d’appellation d’origine contrôlée (AOC), la même norme que celle régissant les vins et les fromages français.

Le rhum de la Guadeloupe n’étant pas paré d’une telle aura, ce pays s’avère l’endroit idéal pour entreprendre mon éducation en la matière. Ce spiritueux n’a pas toujours été produit selon des techniques de distillation précises et éprouvées. Comme me l’a appris un pêcheur créole devant un plat d’accras – une délicieuse friture de morue – suivi d’une bouteille de boisson gazeuse remplie de punch au rhum maison, le rhum était à l’origine un cocktail pratique. À l’époque coloniale, pirates, colons français et corsaires concoctaient des mélanges infusés de fruits des plantations avec tout ce qui leur tombait sous la main, inventant sans doute du coup le daiquiri.

Après une visite au Domaine de Séverin, primé, je goûte à quelques variétés produites par de petites (hum!) rhumeries « indépendantes » et réfléchis à l’histoire. J’en conclus que le rhum de la Guadeloupe s’approche davantage de celui de ses humbles origines que du spiritueux servant à faire des mélanges que l’on retrouve en Amérique du Nord : plus brut, moins transformé, plus sucré et plus fruité. Je m’éprends rapidement du goût unique du rhum guadeloupéen. Toutefois, je suis ici pour découvrir tous les rhums des Antilles françaises : il est donc temps que je saute à bord du traversier qui me mènera en Martinique.

Depuis ses origines modestes de substance intoxicante préférée des gens de mer du 17e siècle, certaines variétés sélectionnées de rhum des Antilles françaises ont mûri lentement, se transformant en spiritueux de premier plan. Je me dirige vers la distillerie Neisson pour en apprendre davantage. Fondée dans les années 1930 et lovée dans l’ombre du mont Pelée, enveloppé de brouillard, Neisson est l’une des dernières rhumeries familiales de Martinique et l’une des 12 distilleries AOC de la route du rhum.

Bien que la plupart des pays fabriquent du rhum à l’aide de résidus de mélasse provenant de la transformation du sucre, le rhum de Martinique est produit directement à partir du jus de la canne à sucre. Appelé rhum agricole, les connaisseurs le tiennent en haute estime en raison de sa capacité à refléter les conditions de sa culture et le terroir.

« La complexité du goût du rhum rivalise avec celui du cognac », explique Grégory Vernant, arrière-petit-fils du fondateur de la distillerie Neisson. J’essaie un rhum extra vieux 45º. Bien que le riche goût de caramel accompagné de soupçons de tabac soit agréable, je ne peux m’empêcher de souhaiter une gorgée de jus d’ananas. Mon éducation est loin d’être terminée.

Le reste des habitants de la planète découvrent rapidement ce que les insulaires de la Martinique et de la Guadeloupe savent depuis longtemps sur les rhums de première qualité. Je reçois un cours intensif sur l’aspect branché croissant du rhum au huppé Cap Est Lagoon Resort and Spa, un établissement Relais & Châteaux situé dans la luxueuse localité martiniquaise de Le François.

« Les rhums de première qualité jouissent d’une popularité accrue partout dans le monde », m’explique Eugène Eustache. Ce sommelier spécialiste du rhum préside le menu du bar, lequel compte 115 rhums millésimés. Mon palet n’est pas assez sensible pour que je ne puisse m’empêcher de claquer 200 € sur un verre à dégustation de Vieux Rhum Courville, mais, grâce aux conseils d’Eugène, je résiste à la tentation des cocktails ornés d’un petit parapluie et opte plutôt pour un rhum blanc de première qualité en guise d’apéro. Cette boisson s’avère le complément idéal d’un repas inspiré au sensationnel restaurant français-créole de l’hôtel, Le Belém, et souligne la fin de mon cours.

Le lendemain matin, me voilà prête à imiter les Martiniquais et à entreprendre la journée avec un verre de ti-punch. Ce cousin de la téquila piquante consiste en un doigt de sirop de canne à sucre, du rhum 100 º et du jus de limette. Mon hôte me dit qu’il s’agit d’une excellente boisson pour le petit déjeuner. Quant à moi, j’arrose de belle façon mon baccalauréat ès rhum!

(La journaliste Michele Peterson habite Toronto. Elle a grandi dans les Prairies, où le spiritueux de choix était le rye Five Star de Seagram accompagné d’un cola diète Tab.)

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PHOTO DU HAUT :  SBPR CORP.
GUADELOUPE : ÎLES DE GUADELOUPE
RHUM : ISTOCK / A. COUILLAUD
CAP EST : P. WAGNER / RELAIS & CHÂTEAUX

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